Dans le trio du petit monde de Guédiguian, qu’on va retrouver une nouvelle fois dans “Lady Jane”, il est, au côté d’Ariane Ascaride et de Jean-Pierre Darroussin, le troisième larron, le moins connu, même si son rôle de Marius au côté de sa Jeannette lui a apporté la notoriété. Rencontre avec un comédien pas tout à fait comme les autres :acteur de jour, infirmier de nuit… Le film sort le 9 avril.
Depuis quand connaissez-vous Robert? Depuis notre commune enfance à Marseille. La première fois que je l’ai vu, j’avais 6 ans et j’accompagnais mon père qui vendait L’Huma dimanche au marché. On s’est retrouvé à l’Ecole communale de l’Estaque, dont mon père était le directeur : il m’avait fait redoubler le CM2, parce que je faisais plus de cinq fautes d’orthographe à mes dictées. Et mon nouveau voisin de pupitre, c’était Robert. Depuis, on ne s’est plus quittés. J’allais chez lui, il venait chez moi, on partait en vacances ensemble. A 16 ans, mon père m’a offert une caméra Bell Howell sonore : j’ai commencé à filmer des scènes de famille, de copains. Robert, lui, était déjà fou de cinéma, notamment italien, et surtout de Pasolini. Un jour, c’était en vacances en Dordogne, en me voyant filmer, il m’a dit : et si on faisait un vrai film, si on racontait des histoires. C’est moi qui lui ai donné la vocation…
C’est comme ça que vous avez commencé avec lui ? Oui, et ça dure toujours. J’ai fait 15 films sous sa direction. Le premier, j’avais 28 ans, aujourd’hui j’en ai 55.. Notre vie, notre espace-temps a fait que nos vies et nos films se sont mêlés. Son cinéma, c’est nos vies.
Et celle d’Ariane Ascaride et de Jean-Pierre Darroussin ? En effet. Ariane je l’ai connue le jour où Robert est arrivé avec une fille pleine de foulards partout, qu’il avait rencontrée à la fac d’Aix, où tous deux étaient étudiants en socio. Tout de suite, j’ai appris à la connaître : c’est un moteur, cette fille, une dynamique, elle a un regard de combat sur la vie. On ne s’est plus quittés non plus. Et quand elle est entrée au conservatoire, elle y a connu Jean-Pierre, qu’elle nous a ramené, et qui s’est tout de suite intégré à la bande.
Eux sont devenus vraiment acteurs, vous pas complètement. Pourquoi ? Moi, j’avais dès le départ envie de faire un métier lié à la santé. Je suis donc devenu infirmier. Et, quand j’ai commencé à tourner avec Robert, j’ai continué : je fais infirmier la nuit, et je joue le jour. Au début, c’était plutôt incognito. Et puis avec le succès de “Marius et Jeannette”, ça a changé. Ça m’a facilité mes problèmes de tour de garde et de planning. Ça m’a valu aussi des anecdotes savoureuses. Un jour que j’entrais dans une chambre, la malade était en train de regarder justement “Marius et Jeannette“ à la télé. Elle a eu un sursaut en me reconnaissant et elle m’a simplement demandé, un peu apeurée : «Mais vous savez faire les piqûres, au moins ?» Dans “Lady Jane”, Robert Guédiguian regarde ostensiblement vers le passé : quelle impression cela vous fait-il ? C’est le sujet profond du film : trois personnages qui font un retour sur leur passé, un passé d’ailleurs peu glorieux. Et en même temps, ces trois personnages, c’est nous trois, Ariane, Jean-Pierre et moi, qui avons changé au fil du temps. Et je me demande au fond si Robert ne fait pas toujours le même film, si chaque fois il ne continue pas le même récit, dans la continuité de nos vies, de nos corps. C’est à la fois émouvant et passionnant.
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