| Interview: Lynch, la voie intérieure |
Il y a, dans votre livre, un chapitre mystérieux, qui se résume à un titre (“Le coffret et la clé”) et à une seule phrase : «Je ne sais abolument pas de quoi il s’agit». Est-ce que le coffret, c’est votre livre, et la méditation, la clé ?
Je n’y ai pas pensé, mais d’une certaine façon, c’est ça. La boite peut représenter ce que chaque homme a de plus profond en lui, le champ immense de sa conscience. Et la clé, c’est le moyen d’y parvenir. Pour ma part, j’y parviens par une technique mentale très précise, venu de l’Inde et de l’Orient, la Méditation Transcendantale, qui permet d’accéder facilement à cette conscience profonde. On s’aperçoit alors que la négativité dont on est porteur commence à refluer : l’anxiété, le stress, les tensions, la dépression, la colère, la haine se dissipent, et l’on se libère des entraves qui vous contraignent.
Est-ce que cette Méditation vous a été utile dans votre œuvre de cinéaste ?
Elle est essentielle. Je l’ai découverte au tout début de ma carrière, alors que je commençais “Eraserhead”. Et elle m’a accompagné depuis de façon continue. J’y ai recours tous les jours. Elle me libère de toute peur, elle me permet de travailler dans la sérénité, et elle libère un flux de créativité favorable à l’expression artistique.
Je vais vous faire une confidence. Quand j’étais à l’Ecole des Beaux-Arts, dans les années 60, tout le monde prenait de la drogue. Quelques amis m’ont dit : ne touche pas à ça. Allez savoir pourquoi, je les ai écoutés. Je sais que toutes ces expériences sous psychotropes et substances chimiques sont au début euphorisantes ; mais très vite, elles font excessivement mal et entraînent des effets secondaires irréversibles. Toutes les expériences auxquelles la drogue donne accès, je les ai moi à portée de main par la méditation, et sans les dégâts que la drogue cause. Sans souffrance, dans la paix et la sérénité.
Que ce soit dans des films, des livres, des tableaux, des musiques, l’artiste reflète le monde où il vit. Or nous vivons dans un monde noir et troublé. Mes films recèlent cette dimension, ils montrent les hauts et les bas, comme un spectre de la condition humaine. Mais je pense aussi que l’artiste n’est pas obligé de souffrir pour parler de la souffrance, pas obligé de mourir pour parler de la mort. Comprendre suffit.
Cette photo a été prise pour une série publicitaire, vantant une marque de chaussures. On n’y voit ni de marque ni de chaussure ! J’ai été d’autant plus heureux qu’elle ait été choisie pour l’affiche du festival, que pour moi Cannes représente le plus grand festival de cinéma au monde. Il n’y a pas un seul des grands réalisateurs du siècle qui n’y soit venu. J’ai par exemple le souvenir que, quand j’y ai projeté “Sailor et Lula”, le film a été montré immédiatement après un film de Fellini : pour moi, c’était incroyable ! C’est un des cinéastes que je mets au plus haut. Je raconte dans le livre comment je lui ai rendu visite à l’hôpital, à la toute fin de sa vie. Deux jours après, il sombrait dans le coma. Inoubliable.
J’ai toujours pensé que le cinéma était un langage fantastique, celui qui peut le mieux exprimer, sous la surface apparente des choses, ce qu’il y a de plus abstrait. A partir du moment où il s’agit de choses abstraites, l’interprétation est plus ouverte. Je n’ai pas à en imposer une : je laisse le spectateur libre de rêver, et de suivre sa propre voie. Je crois beaucoup à l’intuition : c’est l’un des sommets de la conscience, le point de rencontre de l’émotion et de l’intellect. C’est à cette rencontre que mes films visent.
Je crois que le numérique va changer radicalement les choses : il offre une liberté incomparable au réalisateur. Le son est en avance sur ce plan-là, avec le perfectionnement depuis une dizaine d’années du son digital. Le reste est en train de suivre. Et cela suscitera de nouveaux territoires pour la création. Je suis très admiratif de La Nouvelle Vague française des années 60 : elle a influencé le cinéma dans le monde entier. Il est temps aujourd’hui pour une nouvelle Nouvelle Vague.
Je travaille sur un documentaire, à partir de conférences que j’ai données sur les sujets qu’aborde mon livre, la méditation et la paix, dans des universités de quinze pays. Des étudiants en cinéma m’ont suivi avec deux caméras et ont filmé ces rencontres. Le documentaire ressemblera un peu à mon livre : il sera un peu curieux…
David Lynch, “Mon histoire vraie”, Sonatine Editions, 162 p., 19 €.
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Cinéaste majeur, plasticien reconnu, il a signé comme photographe l’affiche du Festival de Cannes et publie un livre surprenant, où il parle de cinéma et de méditation transcendantale. Rencontre approfondie avec un cinéaste des profondeurs. 



















