LES INTERVIEWS DE GRENEWS.COM
François Brottes, vu de Grenoble, c'est un peu le quatrième des Trois mousquetaires du PS en Isère. Il y a Destot. Il y a Vallini. Il y a Migaud. Et puis donc, il y a Brottes, maire de Crolles, président de la Communauté de communes du Moyen-Grésivaudan. Le classement n'est pas forcément le même à Paris où le député, assez facilement réélu en 2007 contre Michel Savin, jouit d'une grosse cote à l'Assemblée. Du coup, plus le temps passe et moins il y a de langue de bois au menu des interviews.
- L'entretien démarre toujours par une question de l'interviewé précédent. Voici celle que vous pose l'écologiste grenoblois Pierre Kermen: "La crise des semi-conducteurs donne raison aux écologistes qui n'étaient pas d'accord pour subventionner sans contre-partie des grands groupes capitalistes à Crolles. En tant que socialiste, ne souhaiteriez-vous pas redevenir un peu plus socialiste à la lumière de l'expérience de cette crise financière ?"
C'est plus une affirmation gratuite qu'une question !
- Mais ça reste une question, puisqu'à la fin, il y a un point d'interrogation... Votre réponse ?
Il faut redire les choses telles qu'elles sont. Les soutiens à la recherche et au développement pour les nanotechnologies, apportés depuis le début des années 90 en partenariat avec l'Etat, sont des avances remboursables sur taxe professionnelle à venir. Une subvention, c'est quand vous versez quelque chose à quelqu'un qui ne vous renvoie rien, pas quand vous donnez un euro à quelqu'un qui vous en rend trois. Après, je trouve soit injuste soit inconséquent le fait de focaliser sur les nanotechnologies. Nous sommes tous dans une situation de crise économique liée au déclin attendu du libéralisme. Aucune filière n'y échappe, aucune ! Regardez le secteur papetier: sept papeteries il y a dix ans sur ma circonscription, plus aucune qui ne fonctionne aujourd'hui.
- Ne redoutez-vous pas que ça vous pète à la figure un de ces jours ?
Il y a forcément une inquiétude pour toutes les filières. Celle-ci peut-être plus que les autres compte tenu de ce qu'elle apporte en emplois (de l'ordre de 30 000 directement concernés) et en ressources pour les collectivités. Mais enfin... Il y a eu effectivement, pour une partie des intérimaires, des contrats qui n'ont pas été renouvelés. Mais on n'a pas encore eu de plans de licenciements et j'ai le sentiment, en ce moment, que c'est en train de se stabiliser. Le pire des pires, c'est quand un site industriel ferme parce que là, on sait qu'il ne redémarrera plus jamais. Bon... Essayer, comme Pierre Kermen, de se donner bonne conscience a posteriori, au détour d'une crise économique qui touche tout le monde, je trouve ça léger.
- Et politicien !
Bah... Heureusement qu'il y a parfois des élus qui prennent des responsabilités pendant que d'autres se chargent seulement de critiquer.
- Si tout était à refaire dans ce secteur des nanos, referiez-vous exactement pareil ?
Les engagements ont toujours été tenus, et en montants d'investissement, et en créations d'emplois programmées, et en essaimage d'entreprises nées autour du site... Je n'ai donc strictement aucun regret.
- Vous arrive-t-il d'imaginer à quoi ressemblerait Crolles s'il n'y avait pas eu Crolles 1, Crolles 2, Alliance... ?
C'est un territoire qui a depuis longtemps une tradition d'innovation, puisqu'on y a inventé l'électricité avec la Houille blanche et Berges. C'est un territoire qui a vécu tous les cycles industriels du siècle dernier et qui s'est toujours mis "dans le move" des technologies du moment. Un jour, les nanos passeront le relais à une autre filière.
- Et vous le savez, vous, quelle filière va prendre le relais ?
Faut-il regarder du côté des biotechnologies? Des énergies renouvelables? Sûrement... Ou alors du côté du service? Le service ne suffit pas à faire vivre un pays: il faut de la production industrielle aussi. En tout cas, il est toujours temps d'y penser, c'est pour cela qu'on a des pépinières d'entreprises qui, en permanence, permettent à des porteurs de projets de venir avec leurs délires, leurs défis, qui demain, seront peut-être les technologies du moment...
- Revenons à la seconde partie de la question de Pierre Kermen: les socialistes sont-ils encore vraiment socialistes ?
Est-ce que Kermen est à même de porter des jugements sur le sujet ? Quel est l'intérêt qu'il se pose la question ?
- C'est de la bienveillance, voyons ! Il s'inquiète pour vous !
Le socialisme est plus que jamais d'actualité et moderne. On voit bien que le libéralisme touche le fond, parce que la dérégulation, parce que l'appât du gain, parce que le mépris pour la dignité humaine... On voit bien que tiens, d'un coup, on retrouve un intérêt aux amortisseurs sociaux: ça veut dire la retraite par répartition, les indemnités de chômage, la sécurité sociale, l'hôpital public, l'école publique et laïque... Eh bien tout cela, c'est un héritage auquel les socialistes sont très attachés. C'est le Front populaire. C'est aussi le contrat des résistants après la guerre. Ce sont ces valeurs de service public, de solidarité, de volontarisme d'Etat. C'est ça, le socialisme.
- Vous affichez là vos différences. Problème pour vous: de plus en plus d'électeurs n'y croient plus et pensent que vous ne ferez pas mieux que la droite. Certains filent au MoDem ou à votre gauche. Il y en a même qui ne voient presque plus aucune différence entre vous et la droite...
Si certains journalistes faisaient correctement leur travail...- Ah, ça y est, ça va être de la faute des journalistes !
Peut-être qu'on arriverait à comprendre qu'il y a de vraies différences et de vraies responsabilités d'alternance. Exemple: à l'Assemblée, on pose trois propositions de loi. L'une sur la suppression de ce délit de solidarité pour ceux qui accueillent, hébergent et s'occupent des sans-papiers. Une autre pour supprimer ces heures supplémentaires défiscalisées qui sont une gabegie totale et un encouragement au licenciement plus qu'autre chose. Et une dernière pour supprimer le paquet fiscal. Eh bien personne n'en parle. Personne ! Nulle part ! Tout le monde s'en fout ! Pourquoi ? Soit vous êtes noir, soit vous êtes blanc, dans le propos, et à ce moment-là, la caricature peut aider à ce qu'on retienne les choses. Mais si vous êtes constructif, force de proposition et en même temps critique, c'est trop subtil pour intéresser ceux qui ont envie de faire des commentaires très courts.
- Allez, soyez subtil, c'est une longue interview, donc on a un peu de temps devant nous...
Je vais vous donner un exemple qui m'a frappé. Pour évoquer ces textes de loi, on a choisi de faire un point-presse: pas grand-monde.
- C'était le pont !
Oui, peut-être, mais si on avait annoncé la démission de je ne sais pas qui, on aurait eu cinquante caméras, hein? Bon.
- Je vous taquine...
Donc, on cherchait une idée pour faire parler de ces propositions. Alors on a fait tourner un camion devant l'Elysée, avec deux affiches sur lesquelles il était écrit: "Monsieur le Président, pourquoi y a-t-il un bouclier pour les riches et pas un bouclier pour les pauvres ?" Et là, d'un coup, plein de questions: est-ce qu'il y aura d'autres camions? Combien il y aura de camions? Quelle sera la couleur du camion? Je tourne en dérision, mais voilà: l'information, au niveau des médias nationaux, est largement aux mains du pouvoir. Et puis les journalistes, à qui on demande de couvrir six ou sept sujets dans la journée, n'ont pas le temps d'aller dans le fond des choses. Nous, on est dans une posture de contre-projet, on explique les méfaits, la cohérence de la politique de Sarkozy, qui se met en oeuvre jour après jour. Il est dans le mouvement permanent, lance des ballons d'essais: là, c'était le travail pendant qu'on est malade. Demain, ça sera autre chose. Et donc, quand vous prenez le temps de décrypter, ça n'intéresse personne. En revanche, dites: "Je suis contre tout, y compris contre ces socialistes qui, parce qu'ils sont en capacité d'exercer à nouveau le pouvoir, sont parfois dans le compromis, là, vous retiendrez l'attention". Regardez la campagne européenne: nous, on n'est pas contre l'Europe mais pour une Europe différente. On pense qu'elle est indispensable, incontournable pour l'avenir de notre pays. Mais c'est difficile de mobiliser quand on ne fait pas de la démagogie. - La droite, le centre et les extrêmes n'ont pas le monopole de la démagogie. Certains, dans votre camp, ont bien compris le petit jeu pour attirer les fameuses cinquante caméras et les micros, les stylos, qui vont avec...
De moins en moins, je trouve.
- Vous trouvez ?!?!
Oui, oui.
- Ce n'est quand même pas la faute des journalistes si un récent sondage donne le PS à moins de 20% pour les élections européennes !
Les sondages ne sont jamais que les sondages. Il est arrivé, dans le passé, qu'on donne le PS au second tour alors qu'il n'y était pas. Quand vous avez près de 60% des gens qui ne sont pas déterminés ou prêts à s'abstenir, il faut éviter de tirer des plans sur la comète. Ce que vous pourriez aussi retenir, c'est que le président et la majorité sont en dessous de 30%.
- Et là, je vous réponds que ce n'est pas un référendum pour ou contre Sarkozy, mais une élection européenne...
Oui, mais enfin... je constate simplement que la majorité n'atteint pas 30% et que ce n'est pas la question que vous m'avez posée.
- Et moi, je constate que vous n'avez pas vraiment répondu à ma question sur le PS potentiellement en dessous des 20%. Changeons donc (un peu) de sujet: vous en pensez quoi, de ces ex-socialistes qui vous piquent aujourd'hui des voix avec le Front de gauche. Ils vous font beaucoup de mal, non ? - Moi, je n'ai mal nulle part, si ça peut vous rassurer. Ecoutez: je m'étais trouvé, avec Mélenchon, à la Mutualité, dans un meeting sur la défense du service public postal pour exprimer les dangers de modifier les statuts de la Poste. Il se trouve que, dans le tirage au sort, un peu avant Bernard Thibault et Olivier Besancenot, j'ai parlé avant Mélenchon. Il a dit la même chose que moi ensuite. Faut-il porter un drapeau différent quand on dit la même chose sur l'essentiel ? C'est le choix qu'il a fait. On ne peut faire autrement que de le respecter. Mais Mélenchon reste socialiste.
- Vous, François Brottes, n'avez-vous finalement pas plus de points communs avec un Mélenchon qui est allé voir ailleurs qu'avec des collègues toujours socialistes mais politiquement et idéologiquement plus proches du centre ? Et est-ce que vous acceptez qu'on vous positionne à la gauche dans le PS ?
Je ne sais pas si je suis à la gauche dans le PS. Ce que je sais, c'est que je suis à gauche. Mais je n'ai pas le sentiment qu'il y ait, ici ou là, des dérives droitières. Au niveau du groupe socialiste, qui est quand même révélateur du positionnement des uns et des autres, il n'y a pas de défaillance sur les oppositions aux différents textes. Que ce soit par rapport à l'Otan, au paquet fiscal, à la loi Hadopi. A part Jack Lang...
- Si à vos yeux Mélenchon est toujours socialiste, Jack Lang l'est-il encore ?
Il ne participe plus aux réunions du groupe socialiste.
- Je repose la question ?
C'est à lui qu'il faut la poser.
- C'est une réponse qui veut dire "non" !
Il a pris des positions sur la constitution, sur Hadopi, qui ne sont pas celles qui ont été adoptées par le groupe. Donc effectivement, de ce point de vue-là, il a décidé de s'extraire du dispositif.
- Mais attendez: c'est son droit, au sein du dispositif, d'avoir des opinions différentes sur certains sujets...
Il y a sujets et sujets.
- Prenons un exemple vous concernant directement. En 2005, la voix largement dominante au sein du PS était pour le "oui" au référendum sur la Constitution européenne. Fallait-il donc mettre sur la touche tous ceux qui ont fait campagne pour le "non", dont vous, François Brottes ?Il y a le temps du débat interne. Puis ensuite, le positionnement définitif du parti. Moi, en interne, j'ai donc fait campagne pour le "non" au référendum, mais une fois que le parti a adopté sa position, j'ai arrêté de faire campagne.
- Vous ne vous êtes pas non plus baladé en ville avec un tee-shirt pour le "oui"...
Oui, mais je vous défie de trouver une déclaration me concernant, postérieure au vote interne, qui aurait mis en difficulté la position du parti. Le sens des responsabilités, c'est le sens du collectif.
- Et vous allez me dire, là, qu'au PS, aujourd'hui, tout le monde sans exception joue 100% collectif ? Ne lit-on pas que certains préparent déjà un putsch pour dégager Martine Aubry en cas de mauvais résultat le 7 juin ?
Tous ces commentaires ne m'intéressent pas. Je note qu'il y a eu un grand rassemblement qui n'était pas celui de Thésée mais celui de Rezé.
- Joli !
Chacun a bien conscience, à l'endroit où il est, que l'heure est plus que jamais au rassemblement.
- Mais certains pensent déjà clairement à leur petit cas personnel, à l'après !
Je ne vois pas où est le problème. Il est logique que ceux qui pensent pouvoir jouer un rôle déterminant dans l'avenir du pays et qui se sentent à la hauteur d'assumer une responsabilité importante, pourquoi pas présidentielle, y pensent. Heureusement qu'il y a des gens qui y pensent. Et heureusement qu'il y en a plusieurs. Ce n'est, à mon avis, ni le temps ni l'heure de débattre de cette question précise. Aujourd'hui, la priorité, c'est de freiner des quatre fers pour qu'on n'aille pas plus loin dans le délitement du pacte social qui est le nôtre. Comment se fait-il que la droite ose dire qu'elle défend le modèle français au sein de l'Europe alors qu'elle est en train de le foutre en l'air depuis sept ans qu'elle est au pouvoir ? Voilà une bonne question que vous auriez pu me poser.
- Une bonne question de militant socialiste sans doute, pas de journaliste...Aujourd'hui, tout le monde peut se rendre compte que le code du travail n'a rendez-vous qu'avec la précarité, que la sécurité sociale n'a rendez-vous qu'avec les assurances privées, que l'hôpital public n'a rendez-vous qu'avec une logique d'entreprise, qu'on est en train de flinguer l'école à tous les étages, pour l'enseignement spécialisé, pour l'enseignement technique, pour l'accompagnement des enfants handicapés, l'université qui se privatise progressivement, et je pourrais vous donner plein d'autres exemples. L'UMP a le culot de dire qu'elle défend le modèle français alors qu'elle le torpille complètement. Mais enfin ! Concentrons nos énergies pour expliquer tout cela. On a fait un livre blanc sur le recul des libertés dans ce pays. A part dire qu'il n'y avait pas grand-monde au Zénith, quels ont été les commentaires sur le sujet ?
- C'est de votre faute aussi: il fallait faire un livre noir !
Je suis prêt à l'entendre, même si je ne suis pas sûr qu'il aurait eu un grand succès. Bref: c'est trop grave ce qui est en train de se passer. La ligne jaune est en train d'être franchie. On risque d'arriver dans des situations irréversibles, même en cas d'alternance. Donc tout cela nous préoccupe beaucoup. Les vrais sujets sont là, ce n'est pas de savoir si tel ou tel a des envies ou des agacements. On s'en fout.
- Pas moi ! Vous avez, dès le départ, fait le choix Aubry pour diriger le parti. Pourquoi, à vos yeux, était-ce le bon choix ?
D'abord, on est un parti où on a le choix.
- Est-ce que c'est toujours bien d'avoir autant de choix ?
Je ne nie pas des problèmes de discipline de temps en temps. Mais vous avez vu à l'UMP: c'est Sarkozy qui nomme les candidats sur les listes ! On est bien dans un système d'autocratie dangereux. Et à gauche, le fait qu'il y ait de la confrontation, du débat et plusieurs candidatures, ça apparaîtrait comme de la zizanie ? Moi, je suis assez choqué par cela ! Il y a trop de candidats? Attendez: j'ai fait la cérémonie de la citoyenneté ici, j'ai rappelé aux jeunes qui étaient là qu'il y a 88 pays dans le monde qui sont des démocraties, donc même pas la moitié. J'ai aussi dit qu'il y avait plein d'autres pays où des gens meurent, se font tuer, pour avoir le droit d'avoir le choix entre plusieurs candidats. Arrêtons donc de culpabiliser d'être en situation de débat interne ! Je trouve ça affligeant de se faire reprocher de vivre de la confrontation. C'est l'essence même de la démocratie.
- Le problème, ce sont, au Parti socialiste, les lendemains et les conséquences des débats internes...
Oui, après les débats, il y a les problèmes de la logique people et des ego. Mais il faut savoir aller à l'essentiel, se battre d'abord pour une société plus juste.
- Vous n'avez pas envie, en tant que socialiste, d'une tête qui dépasse, d'un vrai chef qui se dégage enfin ?
On a du mal à faire cette mutation, d'une démocratie avec des leaderships puissants vers une démocratie où le leadership doit être assumé par un projet et mis en musique par des gens engagés qui le portent. Effectivement, il y a un héritage des Grands Timoniers, de gauche comme de droite, dont on a du mal à se défaire. Mais j'ai le sentiment que les jeunes ne sont pas à la recherche d'un Grand Timonier.
- En quoi Martine Aubry est-elle un bon Petit Timonier ?
(sourire) Je ne la qualifierais pas de Petit Timonier.
- Je repose une question : pourquoi l'avoir choisie elle, dès le départ ?
J'ai fait le choix d'un parti qui reste une entité militante garante d'un pluralisme démocratique plutôt qu'un parti qui serait un fan-club. C'est ça, la réflexion de base. Le parti politique, ce n'est pas un fan-club.
- Vous pensez à qui en particulier ?
Je ne sais pas... De Villiers... Sarkozy c'est déjà fait. Bayrou, c'est un fan-club.
- Et chez vous? Désirs d'avenir ?A gauche, Besancenot, ça tient aussi du fan-club.
- Je répète: Désirs d'avenir ?
Je ne suis pas membre de Désirs d'avenir.
- Je retente ma chance: est-ce que Désirs d'avenir, à vos yeux, c'est le fan-club de Ségolène Royal ?
Je crois que c'est un espace qui a créé une dynamique et qui l'a fait vivre. Dès l'instant où ça peut être une entité qui fait de la formation politique, générant une implication militante dans un parti politique, je ne vois pas de difficulté à ce que ça puisse exister.
- Etre fabiusien en mai 2009, ça veut encore dire quelque chose ?
Je ne crois pas. Fabius est un type brillant, intelligent, qui a des analyses assez justes, assez visionnaires. C'est quelqu'un qui a toute mon amitié.
- Puisque vous n'êtes plus fabiusien, vous êtes quoi aujourd'hui, à part socialiste ?
Socialiste.
- Facile. Parlons un peu du classement des députés les plus actifs, de ceux qui interviennent le plus dans les commissions et dans l'hémicycle. Vous étiez 11e la dernière fois, 6e ce coup-ci... Quel regard portez-vous, non pas sur ce Top 50, mais sur ce Top 577 ?
Je n'en tire pas de fierté particulière. J'ai entendu les gens, qui m'ont félicité, mêmes les gens de Crolles qui m'ont dit: "C'est bien, notre maire est un député impliqué". Il se trouve que je suis un cumulard, comme quelques autres...
- Ne vous inquiétez pas, on en parlera un peu plus tard !
Vous aurez noté que dans le Top 10, ce ne sont pas forcément ceux qui ne cumulent pas qui sont les mieux placés. C'est juste un petit commentaire, en passant.
- Cette fois, vous n'êtes pas le premier Isérois, puisque Didier Migaud vous a piqué la place...Je ne suis pas un président de commission. Et Didier est un député très impliqué depuis toujours. Je dois dire, d'ailleurs, ayant été élu après lui, qu'il a largement inspiré la manière dont je me suis investi à l'Assemblée nationale. Je ne vais donc surtout pas être critique à son encontre, puisqu'il arrive parfaitement à concilier l'ensemble de ses engagements. Il se trouve qu'en Isère, il y a plutôt des parlementaires impliqués. Vaut-il mieux être 1er en Corrèze que 2e en Isère? Bon... Le classement, ce n'est pas la pointeuse, c'est le nombre d'interventions, c'est vrai que ça rend compte du travail. Mais je suis 2e vice-président de groupe, responsable de la commission affaires économiques dans mon groupe, dans laquelle beaucoup de textes passent. De fait, je suis amené à m'exprimer plus souvent que d'autres au nom du collectif. D'autres collègues s'expriment moins souvent, sur des sujets très diffililes, ça ne veut pas dire qu'ils bossent moins. Il faut garder un jugement relativement nuancé sur tout cela.
- Pendant la campagne des législatives, sur les marchés, dans les réunions publiques, vous disiez toujours que vous étiez un député redouté. Depuis quand ?
Pour faire du travail parlementaire, qu'on soit dans la majorité ou dans l'opposition, vaut mieux être redouté. Les premiers amendements que j'ai fait passer, c'était dans la loi sur l'exclusion qui était portée par Martine Aubry. Il a fallu que je me batte comme un chien au sein de mon groupe pour les faire passer. Quand j'étais rapporteur de la loi d'orientation forestière, il y a au moins 60 amendements dont j'étais l'auteur, que j'ai fait adopter contre l'avis du gouvernement de l'époque, que je soutenais. Cette façon d'être en situation offensive parce qu'on croit à ce qu'on défend, c'est une posture qu'il faut avoir quelle que soit la situation politique du pays. Si on n'est que godillot, on ne fait rien avancer du tout. Et si on n'est pas un opposant qui argumente en permanence et qui ne lâche rien, on n'est pas respecté. Si vous n'êtes pas respecté, vous n'avez jamais de victoire.
- Mais concrètement, en quoi Brottes ferait peur à la majorité de droite quand il prend la parole ?
Allez faire votre enquête. Disons qu'on sait que je vais avoir une argumentation honnête et sans concession, car l'un n'empêche pas l'autre. C'est ma façon de concevoir l'engagement politique (...) Même dans l'oppposition, j'ai obtenu un certain nombre de victoires, j'ai fait bouger les lignes sur un certain nombre de sujets. En argumentant, en suivant l'ensemble des dossiers pour décrypter la tactique et la logique de Sarkozy, en faisant la démonstration de cette logique-là en me servant d'un bout de loi ici, d'une proposition de loi là... Eh bien ça, ça dérange, parce que même le rapporteur du texte de l'autre côté ignore les références auxquelles vous faites allusion. Redouté ? On sait que, quand je vais m'exprimer sur un sujet, je le connais. Et quand je vais faire une démonstration, il y a de fortes chances qu'elle tienne la route.
- On dit aussi souvent de vous que vous êtes un besogneux. Ce n'est pas toujours un compliment...Oui, c'est même un peu péjoratif, ça voudrait dire qu'il faudrait que je travaille trois fois plus que les autres pour obtenir le même résultat. Mais c'est vrai que je travaille beaucoup, parce que je fais beaucoup de choses.
- Il y a quatre ans, vous me disiez que vous n'aviez pas de problèmes existentiels par rapport à Destot, Migaud et Vallini. Quatre ans plus tard, est-il idiot de vous demander ce que ça fait de vivre encore un peu dans l'ombre de ce trio en Isère ?
Je suis deuxième vice-président du groupe socialiste. A ce titre, il m'arrive à peu près une fois par moi de le présider quand Jean-Marc Ayrault ne le peut pas. Eh bien je n'ai pas le complexe du président de groupe quand les députés de l'Isère sont là, rassemblés devant moi. Donc, je n'ai toujours aucun problème existentiel.
- Vu de Grenoble, Brottes, il est encore très en retrait...
Mais ça, c'est le tropisme grenoblois. Quand on monte une grande communauté de communes dans le Grésivaudan et qu'on dit ici ou là qu'elle a vocation à rejoindre une grande communauté de la région grenobloise, moi, j'explique que la question qui se pose ici, c'est: quelle communauté ? Grenoble ou Chambéry ? Parce que nous, on n'a pas le tropisme grenoblois. On est complètement lié à la dynamique grenobloise en matière d'économie, de recherche, bien sûr... Mais en terme de vie et d'emplois, le Grésivaudan est autant concerné par l'agglomération de Chambéry que par l'agglomération de Grenoble. Ce que je veux dire, c'est que chacun voit midi à la porte où il habite. Nous, on a une vision un peu plus universelle, un peu plus large.
- Désolé de revenir là-dessus, encore, et encore, mais vous êtes sûr qu'il n'a jamais existé, ce complexe par rapport à Vallini, Destot et Migaud ?
Il fallait que je fasse la démonstration, par mon travail, mon implication, que j'avais la capacité à penser par moi-même ! (Sourire)
- Vous avez donc du faire vos preuves, donc travailler plus que les autres. Vous êtes donc un besogneux !Depuis que j'ai des activités, je travaille beaucoup. C'est peut-être, c'est vrai, la démarche de l'autodidacte, qui n'a pas fait de hautes études et qui doit parfois faire un peu plus que d'autres pour arriver aux mêmes résultats.
- Réussir sa carrière politique, ça veut dire quoi ? Vous est-il arrivé, à vous aussi, de rêver à un ministère ? Je ne vous dis pas en ce moment, mais en 2012, si la gauche revient aux affaires ?
Vous savez, il y a quelques mois, des journaux m'ont annoncé à la tête d'une espèce de ministère des Services publics ou je ne sais pas quoi. Non, non, franchement. Moi, j'ai besoin d'être en paix avec ma conscience et mon engagement politique. C'est ça, le plus important. Ce n'est pas une question de réussite mais d'accomplissement vis à vis du mandat que m'ont donné les gens.
- Les deux ne sont pas incompatibles...
Dans "réussite", il y a un peu le côté "j'ai eu mon examen, j'ai décroché une médaille". L'important, c'est d'être bien dans ses baskets, d'être épanoui dans la mission qu'on accomplit. Il m'arrive parfois de me dire: "Il faut que je me pose un peu". J'ai parfois des difficultés à faire des arbitrages par rapport à ma vie personnelle. Je ne prends peut-être pas assez d'air, parfois...
- Pourquoi n'abandonnez-vous pas alors un mandat ?
Je ne suis pas sûr que ce soit comme cela que les choses se passent. Les mandats font-ils le volume de travail, ou est-ce plutôt l'implication que l'on met dans les dossiers? Sachant que la plupart des dossiers que l'on traite se recoupent...
- Si la loi contre le cumul des mandats passe un jour...
Je la voterai et je l'appliquerai.
- Au fait, puisque c'est une question qui se pose beaucoup au PS dans l'optique de 2012: il faut faire quoi avec Bayrou ?Je ne le vois pas beaucoup à l'Assemblée nationale en tout cas (...) Bayrou, il est sur un positionnement humaniste, anti-Sarkozyste, donc c'est une posture qui est comprise, elle est simple, elle est juste. Mais on fait quoi avec Bayrou ?
- Tiens, c'est justement la question que je vous pose !
Quel est le projet alternatif ? Quelle est sa vision du service public ? Quelle est sa vision du droit du travail ? Quelle est sa vision des systèmes de santé ? Quel est son point de vue sur la formation ? Il a occupé quelques fonctions dans ces domaines qui ont laissé quelques souvenirs. Je n'en sais rien, les gens ont le droit de changer. Mais il y a une espèce d'effet de mode, aussi.
- Faut-il que le PS fasse un pas dans sa direction ? Faut-il que le PS attende que ce soit Bayrou qui fasse ce pas ? Faut-il ne rien faire ?
Les socialistes ont à rassembler les socialistes. Ils ont à montrer que c'est autour d'eux que le contre-projet qui doit porter l'espérance de demain doit se construire. Ce n'est pas en imaginant je ne sais quelles tractations politiciennes...
- Des tractations qui ont existé et qui existent au niveau local. A Lille, à Grenoble...
A Lille, il y a un projet qui a été charpenté, qui est porté par une équipe qui l'a signé. Il n'y a pas de concessions. J'ai l'impression que pour Grenoble, c'est pareil.
- Je change de sujet: quand Brice Hortefeux était venu en Isère pendant la campagne des législatives, il avait dit que les statues étaient faites pour être déboulonnées...
Il parlait de Carignon, non ?
- Il parlait bien sûr de vous, les députés socialistes en Isère... François Brottes, avez-vous l'impression d'être une statue ?
(Il rit) Quand vous êtes une statue, vous commencez à rejoindre le Musée Grévin et on vous range aux oubliettes. Je ne pense pas que mon heure de devenir statue soit arrivée.
- Certains, moi compris, pensaient que vous étiez en danger lors des législatives en 2007 face à Michel Savin. Vous ne sembliez pas du tout inquiet, pourtant...
Je l'étais quand même un peu. Mais finalement, j'ai fait mieux que les autres fois.
- Parce que le candidat Brottes 2007 était meilleur que le Brottes des élections précédentes ou parce que le candidat Savin était moins bon que ses prédécesseurs ?
Je pense qu'il y a eu une reconnaissance de mon travail, de mon implication. J'ai senti ce message-là. Et puis c'est vrai que c'est toujours plus facile pour un sortant qui accomplit convenablement son mandat que pour quelqu'un qui rentre dans la carrière. Même si je n'avais pas, face à moi, un perdreau de l'année.
- Depuis, Michel Savin est devenu président de l'UMP-38. Un commentaire ?Je trouve que c'est plutôt bien. Michel Savin a souvent fait campagne sur le thème du "non-inscrit", de l'élu "le bon sens près de chez nous" qui n'est pas trop impliqué dans la politique. Là, il est président de l'UMP, il est porte-parole de Sarkozy et de Xavier Bertrand sur le département et il l'assume. Cela clarifie au moins les choses. Je ne suis même pas sûr qu'il y avait "UMP" sur ses affiches...
- Vous n'êtes pas sûr ou vous êtes sûr du contraire ?
Je suis évidemment sûr du contraire. Moi, je n'ai jamais caché mon drapeau. C'est quand même la base de dire qui on est. Et ça ne veut pas dire qu'on est sectaire.
- Au fait, ça veut dire quoi être socialiste en 2009 ?
Etre socialiste, ça veut dire qu'on doit pouvoir organiser la société en permettant à chacun de s'y épanouir, dans la dignité. Etre socialiste, ça veut dire assumer qu'on est dans un monde à la fois complexe, mais qui doit être ouvert. Nos libertés, notre avenir dans tous les domaines, ne passent pas par une empilement d'égoïsme. Ils passent par plus de solidarité, plus d'échanges, plus d'initiatives aussi, car être socialiste, ça n'interdit pas l'initiative personnelle. Etre socialiste, c'est simplement trouver le bon équilibre entre le rôle de la puissance publique et le rôle de l'initiative privée. Dans cette crise, la seule issue durable, c'est nous.
- Trouver un point d'équilibre, n'est-ce pas finalement se retrouver... au centre ?
Non, c'est être entre un libéralisme échevelé et un communisme complètement refermé sur lui-même.
- Mais c'est la position de Bayrou, ça, non ?
Non: Bayrou, il est d'abord libéral ! Je n'ai pas entendu Bayrou sur le volontarisme d'Etat, sur l'organisation des solidarités...
- Un jour, peut-être...
Si Bayrou devient socialiste, écoutez: il prendra sa carte ! Mais je n'ai pas l'impression que ce soit à l'ordre du jour. On verra bien.
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